« C'est la guerre ! »

THÉÂTRE

Note d'intention

« C'est la guerre ! ». Voilà ce que je me souviens avoir dit en découvrant halluciné, comme des millions d'autres personnes, les images des deux tours jumelles en flammes dans le ciel bleu de Manhattan.


 

Le 11 septembre 2001 n'est de toute évidence pas un événement comme un autre. Nous nous souvenons tous de ce que nous faisions précisément à ce moment-là. Il a profondément marqué les mémoires collectives comme le premier événement historique du début du XXIème siècle, comme le symbole incontournable d'une nouvelle ère. Celle où la suprématie américaine, et à travers elle occidentale, vacillait ; celle d'un nouvel ordre mondial ; d'une nouvelle guerre effectivement aux contours mal dessinés et aux ennemis incertains.

La suite du scénario est connue : de la recherche d'armes de destruction massive fantomatiques à l'enlisement du processus de paix au Proche-Orient, de la conceptualisation de « l'axe du mal » au durcissement des affrontements communautaires, de la peur permanente d'actes terroristes sanglants et aveugles à la montée rampante d'une islamophobie grandissante.

2011 sera donc plus qu'un anniversaire. Ce sera l'achèvement d'une décade de basculement qui aura redessiné la géopolitique mondiale comme aucune autre depuis la Seconde Guerre mondiale en ébranlant tous nos schémas et toutes nos certitudes.

Dans les jours qui ont suivi ce qui fut aussi un événement télégénique mondial, Michel Vinaver écrit 11 septembre 2001 à contrepied de tout sensationnalisme et de tout voyeurisme. Comme à son habitude, il glane, dans la presse américaine notamment, des éléments du récit de la catastrophe, les rassemble, les découpe et les entrelace comme autant de chambres d'échos au nouveau monde qui point.

Comme à son habitude, il invente une partition de paroles à la manière d'une cantate de Bach où les témoignages, les discours officiels, les textes de propagande, les réactions journalistiques se mêlent sans hiérarchie, sans jugement a priori, sans lien évident de cause à effet. Rien que des matériaux bruts qui par leur agencement troublent le lecteur, le surprennent et donc le déplacent dans sa perception du drame.

En mettant en scène, dix ans plus tard, cette pièce qui fut pensée et écrite dans l'énergie de l'immédiateté et sans autre prétention que de fixer l'événement nu, hors de tout commentaire, je veux interroger le présent. Ouvrir des questionnements sur la suite, la future décade et non me souvenir.

Sur la scène, foin des sempiternelles images des avions heurtant l'acier par ce beau matin new-yorkais et des explosions qui s'en suivirent : du vivant, tout palpitant encore de contradictions et d'incertitudes ; un chœur formé de jeunes gens inondant un beau plateau ouvert à un oratorio énergique et vital.

Ils avaient entre 6 et 9 ans au moment des faits. De quoi se souviennent-ils ? En quoi cela les a t-il marqués, construits, accompagnés ou poursuivis pendant qu'ils grandissaient ?

J'ai souhaité travailler avec des lycées de Seine-Saint-Denis parce que c'est un département que je connais très bien et parce que c'est un territoire avec une forte diversité sociale, religieuse et ethnique. Convaincu que c'est cette diversité précisément qui nourrira le travail de plateau et de mise en corps de ce théâtre de paroles dont Vinaver nous confie qu'il peut faire penser aux Passions de J.-S. Bach.

Un groupe d'acteurs professionnels de ma compagnie, aguerris au travail avec des amateurs et à la dramaturgie vinaverienne, encadrera et suivra les jeunes comédiens débutants tout au long de l'année scolaire pour avancer peu à peu vers le passage à la scène.

J'ai souhaité aussi partager cette création avec le chorégraphe Rachid Ouramdane dont la recherche scénique recoupe mes questionnements pour ce spectacle. Depuis plusieurs années, le travail de Rachid creuse la notion de poétique du témoignage qui cherche à fuir le « théâtre à thèse » et définit sa compagnie comme un lieu de réflexion artistique sur nos identités contemporaines.

Ensemble et dans la complémentarité de nos regards et de nos pratiques, nous partirons de cette confrontation d'âges, d'expériences et de corps sur le plateau pour saisir le spectateur dans sa découverte ou sa redécouverte de ce qui fut l'oralité du 11 septembre 2001. Comme une matrice originelle d'où découlent encore aujourd'hui des actes et des positions qui construisent notre quotidien.

Pour sortir du drame et du spectaculaire et questionner ensemble ce qui change, l'avènement du tout monde.

Dépasser la douleur et saisir l'occasion de la date anniversaire pour poser un acte artistique fort et nécessaire sur un plateau de théâtre.

Faire résonner la dernière réplique : « Et maintenant et maintenant et maintenant ».

Arnaud Meunier, 26 mai 2010
JoomSpirit