Tirer les jeunes vers le haut

THÉÂTRE

 

Arnaud Meunier, 37 ans, a été nommé en janvier par Frédéric Mitterrand directeur de la Comédie de Saint-Etienne, centre dramatique national. Diplômé de Sciences Po, il a été comédien, formateur, et a fondé la « Compagnie de la mauvaise graine » en 1997. Il est le metteur en scène de la pièce 11 septembre 2001, d’après l’œuvre de Michel Vinaver. Entretien avec un dramaturge qui ose prendre des risques.

 

 

 

 

 

L’œuvre de Michel Vinaver se caractérise par son immédiateté. Pourquoi l’avoir adaptée dix ans plus tard ?
L’idée était plutôt d’interroger le présent et surtout le futur. Nous nous souvenons tous très précisément de ce que nous faisions le 11 septembre 2001, ou comment nous avions appris l’évènement. Je me suis posé la question de savoir ce qu’il en était de jeunes qui avait sept ans à l’époque. D’autant, que ces jeunes gens viennent tous d’un même département qui fait l’objet de tous les fantasmes : la Seine-Saint-Denis. Leur adolescence eût été toute autre si le 11 septembre ne s’était pas produit. Dix ans après, réentendre ces paroles dans leur état nu, dans une chambre d’écho avec ces corps et ces voix d’adolescents, cela pouvait permettre peut-être un mouvement réflexif à la fois sur l’évènement en tant que tel mais surtout sur ce début de XXIe siècle. 

 

Comment avez-vous eu l’idée de travailler avec des lycéens de Seine-Saint-Denis ?
J’avais beaucoup travaillé en Seine-Saint-Denis. Le décalage entre l’image médiatique de ce département et la réalité m’a toujours marqué. Peu de gens savent que c’est le département le plus jeune de France, qu’il est extrêmement fourni en associations et bourré de théâtres. C’est aussi un département d’une diversité et d’une richesse très puissantes. Je sortais de dix jours de jury au conservatoire de Paris, où j’avais été frappé par le fait que les jeunes gens que nous auditionnions venaient très majoritairement de la même classe sociale et des mêmes quartiers. L’idée d’offrir sur nos plateaux de théâtre une diversité plus ample d’interprètes tournait dans ma tête. Quand le projet 11 septembre est arrivé, je me suis dis que c’était peut-être l’occasion. Avec le 11 septembre 2001 s’est également théorisée une forme d’islamophobie très puissante. Cela m’intéressait du coup que les interprètes de ce texte soient majoritairement issus d’un département qui est montré du doigt et, pour moitié, de confession musulmane. 

 

Le 11 septembre 2001 reste un évènement tragique. Comment parvient-on à dépasser la confusion des sentiments pour s’approprier sur scène un évènement d’une telle tonalité ?

C’est toute la magie du théâtre : quand vous faites interpréter par une jeune fille d’origine malienne qui a un très joli accent, le personnage d’une architecte qui avait presque 70 ans et qui s’en est tirée en quittant la tour très peu de temps avant qu’elle ne s’écroule, elle est extrêmement concernée par le récit et on y croit vraiment. En même temps, on voit bien que ce n’est pas le corps d’une femme blanche de près de 70 ans mais celui d’une jeune fille noire de 17 ans. La distance qu’apportent les corps et les voix théâtralisent immédiatement la parole. Elle amène une forme de distance qui permet de sortir du pathos englué de sentiment. 

 

Vous avez dirigé des jeunes qui pour la quasi-totalité n’ont jamais eu d’expérience dans le théâtre. Quelles ont été les difficultés et les bonnes surprises ?

Il fallait casser un certain nombre de préjugés véhiculés notamment par la télévision et des émissions comme la Nouvelle star ou Star academy, qui ont beaucoup « pollué » l’imaginaire des jeunes sur ce qu’est un artiste et comment on réussit dans ce métier. Une fois cette phase d’apprivoisement passée, plus on avait une forme d’exigence avec eux et plus ils avaient la sensation d’un retour en fierté, d’être tirés vers le haut. Ce qui nous a émus c’est la fraternité qui s’est diffusée entre les élèves et qui s’est dégagée du plateau. Ils sont tous Français mais  représentent des origines des quatre coins du monde. C’est aussi une belle manière de représenter les salariés de Manhattan et des Twin Towers.

 

Propos recueillis par Ludovic Luppino

 

 

© Photo Pierre Fabris 

Discours d'Arnaud Meunier avant la première représentation à La Comédie de Saint-Etienne

Concentration avant une représentation à La Comédie de Saint-Etienne

JoomSpirit