Créer de nouveaux récits

THÉÂTRE

 

Claire Rannou est déléguée nationale de l’Anrat (Association nationale de recherche et d’action théâtrale). Elle revient sur la capacité du théâtre de rendre compte d’événements tragiques. 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Sur le plan esthétique, la chute des tours jumelles a balayé la verticalité symbolique du pouvoir économique qui légitimait le consensus social, le fondait en droit, comme sur le plateau de théâtre le fond de scène matérialise le pouvoir, la transcendance, l’ailleurs ouvert ou bouché contre lequel les êtres humains du plateau se heurtent, ou qui manifeste l’enfermement  dans une condition  humaine partagée, en dépit des différences de condition.

Michel Vinaver construit une « pièce paysage » unique, un « oratorio », à partir des paroles des protagonistes et des textes du feuillet d’instructions aux terroristes, qui ont pu être recueillis. Le sens émerge de leur frottement. Dans la tradition de la tragédie grecque, le chant du chœur passif commente l’action, tandis que les rois-pères, Agamemnon des temps modernes, Ben Laden et Bush tiennent le double discours du pouvoir et de la religion, en se réclamant chacun de Dieu. Mensonges auprès desquels la parole ordinaire des victimes, si peu élaborée soit elle, apparaît comme refuge ultime de l’humanité. Michel Vinaver donne à entendre la fin d’un monde, et laisse espérer l’avènement d’un ordre autre, par la voix ultime d’une jeune femme sauvée par son enfant malade.

 

D’autres artistes appartiennent à une génération de l’après 11 septembre : ils semblent contraints de chercher à représenter le tragique, alors que le monde n’offre plus ni tour ni figure régnante propre à matérialiser ou à incarner la toute puissance supérieure des valeurs en cours. Sur la scène errent alors une génération d’adultes-enfants sans père, dans un univers scénique sans verticalité sinon dérisoire : le château royal d’Elseneur se présente dans un Algeco de chantier ou sous format plage, gonflable et boursouflé, dans l’adaptation d’Hamlet mis en scène par Vincent Macaigne. Sans transmission verticale ni filiation, cette génération explore donc les figures de sa solitude, et cherche à créer de nouveaux récits légendaires : ils ont recours au témoignage réel pour fabriquer les nouveaux héros épiques (Olivier Py avec François Mitterrand, Arthur Nauzyciel avec Jan Karski), ou évoquent le dernier homme (Emmanuel Demarcy-Mota et le Béranger du Rhinocéros de Ionesco). A chaque fois, le personnage se trouve seul à la fin, sur un plateau dont la scénographie évoque la relégation hors de la communauté des vivants, pyramide-tombeau, coursive d’opéra déserte, praticable perdu dans les hauteurs. Plus radicale encore, sans doute, Angelica Liddel tue le Président de la république, vide à la fin la scène de tout vivant, après avoir dressé un arc de triomphe de cadavres ensanglantés et inventé un nouvel alphabet, celui de la haine (Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme : un projet d’alphabétisation). La scène tragique contemporaine serait ce terrain de jeu triste et désolé, où des enfants solitaires cherchent sans fin à prononcer une parole vierge de tout discours, au risque du silence.

 

Par Claire Rannou

 

© Photo Pierre-Etienne Vilbert

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