Michel Vinaver, être à l'intérieur et à l'extérieur

THÉÂTRE

 

 

 

 

 

 

 

 

Auteur de la pièce 11 septembre 2001, le dramaturge est un homme droit, brillant et attachant. Portrait à plusieurs mains(1), et finalement plein d’ombres, de cet auteur chef d’entreprise dual et discret qui, par l’art, rend compte d’un monde plein de bruit et de fureur.

 

 

 

 

 

 

 

« C’est une personne sereine », assure Vishal. Un homme de taille modeste, de faible corpulence, mais c’est une autre personne quand il s’agit de parler. Il a une parole très expressive, c’est un bon orateur qui sait attirer l’attention de tout le monde. »
Assis dans son canapé, Michel Vinaver parle de sa pièce, surtout de sa pièce. Comme dans les vieilles maisons, l’horloge du salon rythme la discussion. Il y a chez cet intellectuel rigoureux et érudit des livres partout, mais aussi de l’art africain. Beaucoup. Pourquoi ? On n’en saura pas plus. Débit tranquille et voix douce, 84 ans de clarté pour ce survivant de biens des catastrophes du siècle, et notamment de la Seconde guerre mondiale.
« C’est quelqu’un qui a connu beaucoup de choses dans sa vie, qui s’est toujours battu » (Laura). Pudique, voire secret, on ne pourra raconter comment, d’origine juive, il s’est engagé dans l’armée pour combattre le nazisme, qu’il avait fui, vers les Etats-Unis. « Cela a dû le rendre plus fort. Ce qui nous a marqués dans son parcours, c’est qu’il a connu l’exil » (Kandee). 

Michel Vinaver préfère nous raconter d’abord son 11 septembre 2001. Ce jour là, il est chez lui. C’est l’après-midi, il reçoit un coup de téléphone d’un ami qui lui dit « allume ta télé !». « Je ne la regarde pas souvent mais je suis resté accroché au poste pendant des heures, j’ai eu ensuite beaucoup de mal à me lever. Ma jambe a été quasiment paralysée pendant 24 heures. » 

Dramaturge depuis 1955, il voit tout de suite en cet événement un appel à l’écriture, au travail de mémoire. « Il fallait fixer dans sa crudité et son éclat insoutenable l’événement, en dehors du flot de commentaires qui allaient suivre. Réfléchir l’événement et non pas réfléchir sur l’événement. »

 

Le monde moderne comme tragédie

« Lorsqu’il s’exprime, tout semble enregistré d’avance, il ne paraît pas chercher ses mots » (Stéphanie). Dans ces tours qui s’effondrent, Michel Vinaver devine une tragédie antique, un récit biblique : « J’ai eu l’intuition immédiate qu’on avait à faire à un événement qui dépassait l’histoire et qui rejoignait les grands mythes de notre espèce. J’ai pensé à Oedipe, à Abel et Caïn, au Déluge, à ces grandes histoires qui nous ont constitués et qui ont une particularité : ce sont des histoires qui n’ont pas de sens, mais dès lors qu’elles naissent, elles peuvent revêtir tous les sens. » 

Il y a dans sa pièce des moments de grâce, de la poésie. Pour le dramaturge ce n’est pas un non sens : la beauté peut émerger d’événements aussi terribles que le 11 septembre. « Je me suis dit : qu’est-ce qu’on fait avec tout ça ? J’ai pensé à l’Enfer de Dante. Il fallait que ce soit proche de la musique, j’ai pensé aux oratorios de Bach. Les tragédies grecques sont des histoires horribles et pourtant la beauté n’a jamais été plus grande que dans ces pièces-là. »

 

Regarder le monde

« Il est âgé mais il n’est pas dépassé par les temps modernes : il porte des jeans et s’intéresse à l’actualité ! » (Tarik). Ce n’est pas la première fois que le monde moderne et son actualité inspirent l’homme. Dans l’Ordinaire, pièce qui lui a permis de faire son entrée au répertoire de la Comédie française, il conte la catastrophe aérienne survenue en 1972, dans la Cordillère des Andes, suite à laquelle seize passagers avaient survécu en mangeant les corps de leurs compagnons de voyage décédés.  

« C’est un grand vivant qui aime la vie et qui n’a pas peur de se lancer dans une aventure » (Tarik).
Celui qui  regarde son interlocutrice de ses yeux bleux clairs perçants a été PDG de Gilette Italie et France pendant vingt ans. «  J’ai choisi d’être des deux côtés à la fois, j’ai été un agent du système économique et puis j’avais besoin par ailleurs d’être tout à fait en dehors en tant qu’écrivain. C’était ma dualité, voilà. Je n’aurais pas pu être l’un ou l’autre seulement. J’ai besoin d’être à l’intérieur et à l’extérieur du monde. » 

L’entretien s’achève, on quitte Michel Vinaver en le photographiant. Il regarde les photos prises sur l’appareil numérique et conclut en en montrant une. « Celle-ci est bien, je regarde le monde. »

(1) Merci aux élèves du lycée Voillaume pour les commentaires qu’ils nous ont apportés et sur lesquels nous nous sommes appuyés pour brosser ce portrait à plusieurs mains.

 
Par Renée Greusard et Erwan Ruty 
 

© Photo Pierre-Etienne Vilbert

 

Réactions de Michel Vinaver après la première représentation à La Comédie de Saint-Etienne

 

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