15 avril 2011, 1ère confrontation

THÉÂTRE

 

Ils avaient de 6 à 9 ans le 11 septembre 2001. Ils en auront de 16 à 19 lors de l’anniversaire des 10 ans des attentats. Lors d’une répétition publique le 15 avril au Forum culturel du Blanc-Mesnil, les apprentis-comédiens des trois lycées de Seine-Saint-Denis présentaient deux extraits de la pièce. Reportage entre moments de concentration et échappées juvéniles.

 

 

 

 

 

La superbe salle Barbara du Forum accueillait sur sa vaste scène, pour cette dernière répétition avant la générale (qui a lieu à Saint Etienne), les 45 lycéens, comédiens en herbe. Sous la direction précise, exigeante et « bienveillante » d’Arnaud Meunier. La bienveillance, ce terme qui revient régulièrement dans la bouche de tous les encadrants du projet, est cette qualité ici transformée en outil qui a rendu possible la mobilisation, puis la littérale métamorphose des lycéens.

Sur le plateau, des plus sobres, des vêtements épars que des comédiens vont ramasser puis revêtir. Certains enfilent leurs capuches, puis les rabaissent, se découvrant, semblant jouer avec le supposé « uniforme banlieusard », un de ces clichés que la pièce tente de pulvériser au passage. 

Sur les gradins, attentifs et silencieux, des parents d’élèves, des membres des associations qui conduisent le projet, des profs, et des camarades de ceux qui se retrouvent par alternance sur scène.

 

Théâtre tous les vendredis

Parmi les adultes présents, Marie-Laure Basuyaux, professeur de français de la 1ere STG2 du lycée Voillaume d’Aulnay-sous-Bois, voit dans ce projet une occasion de rendre attractives les matières littéraires pour ces élèves des filières technologiques: « Les élèves ont eu un parcours de spectateurs en allant voir quatre pièces. Normalement ils n’ont que vingt heures de théâtre dans l’année ; là ils en ont fait tous les vendredi après-midi. La pièce a un vocabulaire simple qui leur a permis de lire du théâtre, chose qu’ils n’auraient pas faite autrement. » Maiv, du lycée Voillaume aussi, qui fait partie des jeunes comédiens, juge quant à elle que le plus dur est de «parler face à un public, plus que d’apprendre le texte, car le sujet est intéressant ». Elle a eu l’occasion dans le cadre de cette initiative d’aller au théâtre pour la première fois.


« Merci d’avoir choisi des élèves de milieux modestes »

Après la fin des répétitions, dans une salle attenante, tout le monde se retrouve pour un buffet bien mérité, qui fait retomber la tension due à la concentration ; le tout non loin d’une pièce où trônent d’intrigantes Twin Towers… en chocolat ! Bon nombre de garçons sont alors partis s’égayer sur la dalle en face du Forum. Les autres papotent et rigolent, ados fiers et délurés à la fois. Parmi eux, en plus sage, Anne-Sophie, de Voillaume, retient notamment de ce projet, ou du moins de sa partie pédagogique, l’intervention dans son lycée de l’ethnologue Mourad Hakmi : « Cela  nous a appris qu’il fallait réfléchir, toujours voir plus loin sur les questions comme l’islamophobie, les stéréotypes…». Dimension inattendue de cette initiative : transformer certains élèves en auteurs/rédacteurs d’une mini-pièce. Ainsi, une équipe d’« élèves-écrivains » s’est inspirée de la technique d’écriture de Michel Vinaver – le collage de témoignages tirés de la presse - pour décrire les impressions des élèves mais aussi travailler sur l’actualité récente comme la révolution tunisienne du 14 janvier 2011.

Si le texte de Michel Vinaver, qui illustre la confusion créée par l’événement, n’a pas de parti pris politique, la question semble plus délicate pour les professeurs d’histoire qui se sont parfois retrouvés en opposition frontale avec certains élèves, surtout masculins. Ainsi pour Caroline Abiven: «Le plus dur est de les faire s’interroger sur les sources, arriver à exposer clairement ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas». Déjà en difficulté pour traiter des sujets comme le conflit israëlo-palestinien – « c’est délicat pour tous les sujets qui touchent de près ou de loin à l’islam » -, elle appréhende l’année prochaine où le 11 septembre va se retrouver au programme de Terminale : « J’espère qu’ils auront acquis un regard critique et une petite distance, qu’ils sauront s’interroger, qu’ils éviteront les amalgames et les généralisations comme “nous les musulmans” ». Un espoir, au hasard : Diana, élève de Bondy, assure que « grâce au projet, [elle a] appris beaucoup de choses par exemple, [elle ne savait] pas que les familles Bush et Ben Laden avaient des relations aussi proches. »

Sur le plan artistique, les extraits du spectacle interprétés sur la grande scène du Forum donnent un aperçu très abouti du résultat, au grand bonheur des parents présents: « Merci d’avoir choisi des élèves de milieux modestes » dira l’un d’eux au micro après une longue session d’applaudissements.

 
Par Yannis Tsikalakis
 
© Photo Pierre-Etienne Vilbert
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