Dominique Wolton : "Les images du 11 septembre, une espèce de folie en boucle"

ET MAINTENANT

 

Quelle image les médias ont-ils donné et figé du 11 septembre 2001 ?

Ce qu’il reste pour tout le monde, c’est la tragédie, une espèce de folie en boucle. Une preuve que c’était impensable que des choses comme ça arrivent aux Etats-Unis, surtout sur les Tours jumelles, les plus symboliques de la puissance américaine. Tout le monde était tellement incrédule que l’on avait besoin de revoir ces images. Elles représentaient plusieurs symboles : la peur du terrorisme, la peur de la guerre et l’effondrement de la première puissance mondiale. Devant les tours qui s’effondrent, il y avait un sentiment d’effroi renforcé par l’impuissance des Etats-Unis. Paradoxalement, cela représentait également un symbole pour les pays arabo-musulmans et du Tiers Monde, avec le sentiment que les Etats-Unis n’étaient pas tout puissants et que l’on pouvait les battre. Une forme de revanche par rapport à ce qu’il s’est passé pendant vingt ou trente ans. Depuis, on est sorti de cette impression d’apocalypse.

 

Va-t-on assister pour les dix ans à un traitement digne d’un anniversaire ?

Oui et non. Les révolutions arabes du début de l’année ont relativisé complètement cette espèce de certitude selon laquelle le terrorisme était le seul avenir. Le vent de la démocratie est reparti à partir de peuples dont on disait qu’ils n’étaient pas faits pour la démocratie. Ca, c’était complètement imprévu. Je pense donc que cette vision noire qu’il y a eu pendant dix ans est terminée. Hélas, ces dix ans ont entraîné une forme d’ostracisme, de racisme ambiant, d’humiliation des immigrés, de méfiance sur le monde arabo-musulman jusqu’à la guerre d’Afghanistan, parce qu’avec celle d’Irak, elle est l’une des conséquences tragiques du 11 septembre. 

 

Un an après le 11 septembre, lors d’une interview sur la Télévision Suisse Romande, vous invitiez les médias occidentaux à éviter de laisser entendre que « les morts du nord valent plus cher que les morts du sud ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

La victoire de l’information occidentale, c’est à la fois une victoire de la démocratie par l’information et une forme d’impérialisme culturel. Les occidentaux ont les moyens techniques et financiers pour couvrir les informations du monde mais ils les couvrent à leur manière et du coup ce n’est pas la vision des autres. Le conflit culturel continue de s’accroître. Mais pour la première fois, l’émergence de chaînes de télévisions telles qu’Al Jazeera, a apporté une forme de pluralisme à l’information.   

 

Les médias occidentaux ont-ils réussi à éviter cet effet boomerang ?

C’est un peu trop tôt pour le dire. La vraie question c’est : serons-nous capables de respecter la diversité culturelle dans le monde, d’organiser cette cohabitation, d’admettre le pluralisme des visions de la politique, de l’histoire, etc. ? Les inégalités dans la mondialisation de l’information comme de la culture et de la communication et l’émergence des conflits culturels représentent un enjeu central. Mais, elles ont été masquées par d’autres évènements comme la crise du capitalisme économique et financier, le réveil du monde arabo-musulman, la mobilisation, presque partout dans le monde, de la lutte pour l’écologie et surtout la victoire d’internet qui s’est développé à toute vitesse. La mondialisation de l’information par Internet est un progrès très ambigu. Ce n’est pas parce que vous avez un milliard et demi ou trois milliards d’internautes que vous avez une cohabitation des points de vue. Il y a une espèce de confusion entre la formidable liberté que permet Internet et en même temps ce qui y circule comme vision du monde. Toutes ces questions posées par le 11 septembre sont encore devant nous. 

 

Comment expliquez-vous ce boom d’internet avec le 11 septembre ?

On a connu cela avec toutes les techniques de communication : le télégraphe, le téléphone, la presse écrite, la radio, la télévision et aujourd’hui internet. Elles ont toujours été des techniques de liberté. Elles ont toutes eu leurs revers et internet aura le sien. Si on ne régule pas internet, cela peut être autant la poubelle que la démocratie. L’homme n’est pas meilleur avec internet, donc c’est stupide de s’imaginer qu’internet, c’est naturellement la démocratie. C’est un outil dans la bataille pour la démocratie et cela peut aussi être un outil formidable dans les dictatures et pour la répression. Aujourd’hui, il y a une fascination naïve pour ce progrès technique qui empêche de voir les inconvénients politiques. Il ne peut rester un outil démocratique que s’il est régulé. Pour l’instant, personne ne veut en entendre parler parce que les gens s’imaginent que la régulation c’est la restriction de la liberté alors que c’est ce qui permet de protéger la liberté. On l’admet pour la presse écrite, la radio et la télévision. Pourquoi ne l’admet-on pas pour internet ? 

 

Pourquoi le 11 septembre a été un élément moteur dans le développement d’internet avec d’autres versions des événements comme la diffusion des théories du complot ?

Parce que tout va trop vite, alors personne ne contrôle l’information. La concurrence est impitoyable. Internet est un immense magasin à rumeurs. Par définition, les théories du complot qui surgissent toujours lorsqu’il y a des évènements tragiques comme ça, ont repris. Les Américains eux-mêmes ont utilisé une forme de théorie du complot pour justifier la guerre en Irak, à cause d’armes de destruction massive. Dès que vous avez une mondialisation de l’information, vous avez des risques de manipulation, de rumeurs. C’est la raison pour laquelle je conseille que les médias et les journalistes continuent à avoir le contrôle.

 

Propos recueillis par Ludovic Luppino

 

 

© Photo Pierre-Etienne Vilbert

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