Henriette Zoughebi : "L'art permet un choc sensible chez certains jeunes"

ET MAINTENANT

 

Les collectivités locales aident de multiples projets artistiques et pédagogiques sur leurs territoires. Région Ile-de-France et Département de la Seine-Saint-Denis ont soutenu « D’un 11 septembre à l’autre ». Claude Bartolone, Président du Conseil Général et député  de la Seine-Saint-Denis, et Henriette Zoughebi, Vice-présidente de la Région Île-de-France en charge des lycées, nous en disent un peu plus. Entretien croisé sur leur action.

 

Le travail éducatif fourni à l’occasion du projet D’un 11 septembre à l’autre ne plaide-t-il pas pour un droit à l’expérimentation en matière de pédagogie en milieu scolaire? Comment les collectivités territoriales peuvent-elles y aider ?

Claude Bartolone : Vous prêchez un convaincu ! Il est indispensable que la rencontre entre les jeunes et les artistes ait lieu. L’accès à la culture est le ferment de l’égalité sociale. Une fois ce constat établi, il faut faire entrer les artistes dans les écoles, les collèges, les lycées pour que les jeunes soient confrontés au travail de création artistique et qu’ils puissent ainsi s’approprier ces œuvres. 

Henriette Zoughebi : Ce qui va au-delà de l’expérimentation pédagogique dans ce projet, c’est l’expression des jeunes par rapport au monde contemporain, et cette tension qu’offrent les artistes est ce que l’on attend de l’art : apporter un éclairage sur les bouleversements du monde. C’est différent de ce que les matières scolaires proposent, qui est plus rationnel. Avec l’art, il peut y avoir un choc sensible, qui rencontre des réflexions et des témoignages. C’est par cette sensibilité que certains jeunes des quartiers populaires peuvent avoir accès à l’art et aux problématiques qu’il véhicule. 

 

La place de la culture et de l’art en milieu scolaire sont-elles suffisantes ? Que pensez-vous de projets qui auraient pour but de les développer dans le temps scolaire ?

H. Z. : On peut rêver que les artistes trouvent plus de place à l’école, mais pas pour faire du socio-culturel, de l’occupationnel. Il faut quelque chose de plus contestataire. Il n’y a aucun intérêt à remplacer des cours d’Histoire, de Sciences ou de Philosophie par quelque chose de plus léger. Le besoin fondamental est de comprendre un monde complexe et étrange, et pour cela, on a besoin d’entrées multiples. Le rapport au monde que l’on a sur un plateau de théâtre est l’une de ces entrées.

C. B. : L’Education Nationale a intégré l’histoire de l’art dans les programmes scolaires. Mais un enseignement où l’élève demeure passif est-il suffisant ? Je ne le pense pas. C’est pour provoquer une véritable rencontre entre les artistes et les élèves que le Département a lancé en 2009 le dispositif « La Culture et l’Art au Collège » : 360 parcours sur la totalité des collèges de notre territoire, avec 40 heures d’intervention artistique auprès des élèves. Ces projets, à l’instar de notre dispositif de résidences dans les collèges, « In Situ », sont une véritable source d’inspiration pour les artistes : c’est durant son année au collège Gustave Courbet à Romainville, que Maylis de Kérangal a écrit le Prix Médicis 2010, « Naissance d’un Pont ».

 

Comment le regard, souvent stigmatisant, porté sur les quartiers populaires peut-il être modifié (à l’instar de ce que permet le projet «D’un 11 septembre à l’autre») ?

C. B. : Il faut tout d’abord que les habitants de ces quartiers soient considérés comme des citoyens à part entière, avec un accès aux mêmes droits, à la même qualité de service public que les autres. L’égalité républicaine, c’est ce que je ne cesse de réclamer auprès de l’Etat. Par ailleurs, nous devons continuer à défendre l’excellence pour tous. La culture, dans sa dimension la plus créative et la plus novatrice doit être accessible même auprès des publics qui en sont éloignés. C’est cette prise de risque et cette confiance dans la jeunesse qui permettent de vrais moments de grâce comme le projet D’un onze septembre à l’autre.

H. Z. : Ce qui rapproche les artistes des jeunes, c’est qu’ils ont une langue, une singularité qui fait peur. Il peut y avoir quelque chose d’explosif dans ce type de rencontre. On a du mal à dire comment, mais l’art peut avoir un impact sur eux sur le long terme, alors que ces jeunes pensaient qu’une forme d’art n’était pas faite pour eux. Ce type de projet permet un mélange des publics, parents, élèves et habitués des théâtres, au moment où on veut enfermer chacun dans sa communauté, dans son quartier. La collectivité doit soutenir ce risque que prend l’artiste, quand il est exigeant, qu’il prend les jeunes au sérieux et leur donne la possibilité de donner le meilleur d’eux-mêmes. Car il y a une demande de citoyenneté très forte chez eux, de dignité et de respect, comme ils le réclamaient en 2005. Or nous sommes à un moment de bascule sur la place de la jeunesse dans la société. Il faut que la situation change. 

 

Propos recueillis par Erwan Ruty

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