Comment métamorphoser cinquante lycéens

EDUCATION

 

« Sur la scène un chœur formé de jeunes gens inondant un beau plateau ouvert à un oratorio énergique et vital » décrit Arnaud Meunier, metteur en scène de la pièce 11 septembre 2001. C’est ce que pourront constater les spectateurs. Mais que sauront-ils du travail accompli pour en arriver là ? Retour sur le déroulé d’un projet d’envergure qui a transformé ses interprètes. 

 

Après présentation et acceptation du projet par les équipes enseignantes, entre mai et septembre 2010, les trois établissements ont abordé le travail chacun à leur manière. Au lycée Evariste Galois de Noisy-le-grand, on se base sur le système du volontariat pur. Pas facile, cependant, pour des lycéens de 1ere de se prononcer sur une implication dans un monde théâtral qui leur était souvent méconnu. « Sur les 35 élèves de notre classe, 40% n’avaient jamais été au théâtre… » explique Mme Basuyaux, professeur de français au lycée technique Voillaume d’Aulnay-sous-Bois. Mais, à en croire une experte, Nathalie Matter, comédienne depuis quatorze ans de la compagnie d’Arnaud Meunier, la Mauvaise graine : « des gens qui ne connaissent pas le théâtre sont parfois plus curieux, plus souples que d’autres qui ont des idées figées. Il n’y avait pas chez nous de volonté de faire un casting, seulement de partager largement notre envie : autant que leur jeu, c’est leur manière de se tenir, leur corps, leur couleur qui nous intéressaient. » 

 

«  Ouvrir le dialogue avec les élèves »

 « Petit à petit on a commencé à apprendre à  se mettre dans la peau des personnages, à savoir comment montrer les différents sentiments » explique Leslie, 16 ans, en 1ere ES à Noisy-le-Grand. « J’ai aimé le moment où on manipulait une personne. C’était comme si pendant ce moment-là, elle nous appartenait ! » décrit, gourmand, Soumail, 17 ans, élève de 1ere STG à Aulnay-sous-Bois. Une expérience exceptionnelle se façonne ainsi au fil des répétitions. « Ils appréciaient beaucoup d’être regardés, d’être écoutés sans être dans un rapport d’autorité, se souvient Nathalie Matter. Mais notre exigence les a tirés vers le haut. » Ceux qui ne jouent pas participent d’une façon ou d’une autre. A Aulnay, « une vingtaine d’élèves dits écrivains ont rédigé une pièce à la manière de Michel Vinaver sur la révolution tunisienne, qu’ils ont lue à l’auteur. C’était un moment très fort » se souvient Mme Basuyaux.  

 

« Après ça, on n’est plus la même personne »

Outre le projet artistique, un travail pédagogique autour des évènements du 11 septembre, est mis en place dans chaque établissement. « Nous n’étions pas très à l’aise de devoir aborder ce sujet avec les élèves. Ce projet nous a en donné une très belle occasion, » reconnaît Mme Basuyaux. « Le fait qu’il y ait eu cette pièce a permis, à partir de dialogues vrais, de revivre l’attentat et donc de se reposer un certain nombre de questions et d’ouvrir le dialogue avec les élèves» insiste à son tour M. Tomasi, proviseur du lycée Voillaume. 

Qui plus est, les élèves finissent par se passionner pour le projet : « Avant, je ne savais pas ce qu’était le théâtre, à part les clichés habituels : être dans une salle et s’ennuyer ! » rigole Sabrina, d’Aulnay. « Maintenant je m’y intéresse, ainsi qu’à d’autres œuvres littéraires comme le roman. Ça a rendu cela plus accessible. Après ça, on n’est plus la même personne. » 

 

« J’ose beaucoup plus de choses »

Des dizaines d’heures de cours ratées, des emplois du temps chamboulés, des professeurs mobilisés une année durant pour ce projet pharaonique...
rien de bien rassurant pour des équipes pédagogiques dont l’une des fonctions consiste à mener ces classes vers le bac de Français en fin d’année. Résultat ? Ce sont les élèves qui en parlent le mieux : « Ça nous a demandé beaucoup de temps. Pour aller jusqu’au bout, il fallait le vivre à fond » s’exclame Leslie, de Noisy. « Mais mes résultats n’ont fait qu’augmenter. Ça n’a été que positif par rapport à ma scolarité et à moi-même, ma confiance en moi. Aujourd’hui, j’ose beaucoup plus de choses. » Et Diana, de Jean Renoir (Bondy), 16 ans, de se vanter : « J’ai eu 17 à l’oral de français. Même si je connaissais mes textes, je sais que le fait de prendre un ton assez vif pour ne pas ennuyer l’examinateur, de parler fort et distinctement, c’est grâce au théâtre. » 

 

« Ca a développé une image positive de l’adulte encadrant »

Rien à dire : « Projetés dans un milieu professionnel qui leur a fait confiance mais qui leur a imposé des exigences de comédien, ça les a poussé au-delà de leurs limites », juge Mme Tiano. Jean-Michel Gourden, directeur de Citoyenneté Jeunesse et l’une des chevilles ouvrières du projet, raconte : « Il y a un besoin d’encadrement de ces jeunes adultes. Arnaud Meunier a trouvé la bonne manière de leur parler sans poser de question, sans s’excuser, seulement en étant bienveillant. Il disait : Je ne répéterai pas deux fois les exercices, et ça va aller de plus en plus vite ! Les jeunes s’accrochaient, en voyant qu’ils étaient largués. Et là, il y a eu une solidarité qui s’est mise en place entre eux. Et lorsqu’on s’est demandé si ça allait poser un problème de toucher le corps d’un autre, ce qui est très important au moment où on a 17 ans, où on a le plus de mal avec son corps, on y est quand même arrivé : on a juste travaillé par-delà les gloussements que ça provoquait au début ! »

« Le théâtre leur a permis de se dévoiler et d’exister, estime la professeur d’espagnol de Bondy. Pour certains, ça a eu des répercussions scolaires spectaculaires tout en développant une image positive de l’adulte encadrant, avec un rapport de confiance ».

 

« Un seul projet ne fait pas une vie »

Le tout, et Jean-Michel Gourden s’en flatte, sans transformer les adolescents en « chiens savants » : « L’un des messages qu’ils s’envoyaient via les blogs ou Facebook, c’était quand même : vous avez raté quelque chose, il y avait plein de beaux mecs ! » A en croire Michel Vinaver, « certains ont pris goût à une activité à laquelle ils n’avaient jamais pensé : le théâtre. S’ils veulent continuer, il faudra les aider et les soutenir. Le projet ne s’arrête pas à cette représentation. » Mais pour Nathalie Matter, coordinatrice des ateliers, « ça va être difficile de tempérer les rêves de certains parents qui ont fini par voir ça un peu comme la Star Ac’ ! Il leur faudrait d’autres projets : un seul projet ne fait pas une vie… Avec nous, lors des représentations, ils seront pris comme des pros. Mais ils redeviendront des amateurs après ! » 

 

Avoir renforcé les liens entre élèves et profs, avoir rendu tout son sens à une scolarité parfois mal vécue n’est pas le moindre des mérites de ce projet. Mais il a peut-être aussi suscité plus que des vocations : l’opportunité de mieux se connaître soi-même. 

 

Par Nadia Sweeny et Erwan Ruty

 

© Photo Pierre-Etienne Vilbert, Pierre Fabris 

JoomSpirit