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Michel Vinaver au lycée Voillaume

11 Septembre

Le 11 mars dernier, Michel Vinaver est allé à Aulnay-sous-Bois à la rencontre des élèves de la classe de 1STG2 pour dialoguer avec eux...

11 Septembre

Michel Vinaver au lycée Voillaume

ÉDUCATION

Vendredi 11 mars 2011, Michel Vinaver s'est rendu au lycée Voillaume pour y rencontrer les élèves de la classe de 1STG2 qui participent au projet « D'un 11 septembre à l'autre ». Pendant près de deux heures, il a pu ainsi dialoguer avec les lycéens, leurs enseignants et le proviseur, M. Tomasi, à propos de la pièce 11 septembre 2001 notamment mais pas seulement comme en témoignent ces échanges…

 

Après un mot d'accueil de Marie-Laure Basuyaux, professeur de Lettres...

Michel Vinaver : Je suis très content d’être avec vous. Je vais peut-être répéter certaines des choses que ceux présents à Aubervilliers en janvier ont déjà entendues. Mais de toute façon, je ne me souviens pas de ce que j’ai dit donc ce n’est pas grave. Espérons avoir un échange un petit peu chaud, un petit peu généreux.

 

I. Présentation du lycée Voillaume et de la classe de 1STG2

Anne-Sophie H. : Le lycée Voillaume est un lycée à la fois général, technologique et professionnel. Il compte environ 2000 élèves.

Soleine : Ce que j’aime au lycée, c’est qu’on peut participer à des activités comme la danse ou les sorties au théâtre.

Stéphanie : J’aime la solidarité entre les élèves, les moments de fou rire, les fêtes de fin d’année. J’aime moins certaines règles strictes comme l’interdiction des couvre-chefs.

Ibrahim : Un défaut : le système de la grille d’entrée est mal organisé.

Anne-Sophie H. : Notre classe est la  « 1STG2 », ce qui signifie "Sciences et technologies de la gestion".

Fatih : Notre classe est une classe dynamique, avec des élèves qui se respectent et s’aiment entre eux.

Massim : Notre classe est une classe plutôt travailleuse, même si elle est un peu bruyante. C’est une classe qui possède un grand sens de l’humour mais qui sait aussi être sérieuse de temps en temps.

Moussou : Toute la classe est motivée et beaucoup de personnes sont intéressées par le projet même si tout le monde ne veut pas forcément monter sur scène.

Safa : Nous entendons souvent parler des lycées d’Aulnay ou de la Seine-Saint-Denis mais nous ne sommes pas comme les médias nous décrivent. Nous sommes des jeunes comme les autres. Nous aimons la musique, nous aimons lire. Et nous sommes intéressés par le monde qui nous entoure.

S'ensuit un bref échange entre Anne-Sophie et Michel Vinaver, celui-ci demandant des précisions sur la classe et le lycée.

 

II. Votre œuvre

Sabrina : Nous connaissons trois de vos textes : 11 septembre 2001, Dissident il va sans dire et un extrait de La demande d’emploi. Nous avons constaté que plusieurs thèmes vous intéressent :

Khiereddine : Le monde du travail

Khalid : L’économie et les relations commerciales

Franceline : La politique

Laura : Les guerres et les événements qui bouleversent le monde.

Safa : En tout cas des choses modernes comme la crise et le travail.

Ibrahim : Mais vous écrivez aussi sur la vie quotidienne

Maive : sur les femmes

Djeneba : sur les relations entre les gens

Walid : sur les adolescents.

Stéphanie : La forme de vos pièces, ce sont souvent des discours entremêlés.

Michel Vinaver fait répéter plusieurs fois ce dernier mot. Et d’avouer : "J’avais cru comprendre ‘ensommeillés’." (rires)

Fatih : Vous avez supprimé la ponctuation. Cela nous permet de lire l’œuvre à notre façon.

Sabrina : Etes-vous d’accord avec nos remarques ?

Michel Vinaver : Vos remarques me plaisent parce qu’elles veulent dire pour moi que je ne laisse de côté rien ou pas grand-chose de ce qui est le souci ou l’intérêt de la vie courante de chacun. En même temps je crois que mon théâtre n’est pas documentaire seulement. Je crois qu’il y a un mélange ou une combinaison dans ce théâtre avec tout ce que vous mentionnez comme thèmes mais il y a aussi quelque chose qui est de l’ordre de l’émerveillement pour les relations entre les gens, entre les uns avec les autres, de l’étonnement face à cette richesse dans les relations très loin du soupçon au départ d'une certaine routine. Je crois que s’il y a une chose qui m’intéresse dans l’écriture au théâtre c’est de déhiérarchiser. Il n’y a pas des choses très importantes et des choses qui seraient de l’ordre de l’insignifiant. Je crois que l’insignifiant est aussi important que ce qui paraît au départ très important. Et dans les pièces que vous avez mentionnées je crois que c’est un des traits du dialogue ou des situations : il y a quelque chose de passionnant et d’important dans les toutes petites choses de la vie.

 

III. 11 septembre 2001

Karima : Cette année, grâce au projet auquel nous participons, nous avons travaillé sur 11 septembre 2001. Nous voulions vous dire quelques mots sur ce qui nous marque dans cette pièce...

Vishal : Votre pièce parle d’un fait réel qui est récent et qui touche le monde entier.

Soumaïl : Ce n’est pas une pièce qui raconte une histoire qui se suit. C’est un texte qui donne différents points de vue.

Myriam : La forme de cette pièce est intéressante : ce sont des morceaux d’articles qui sont associés de manière particulière.

Karima : Cette pièce a été écrite de façon presque "neutre", vous n’avez pas beaucoup modifié les phrases que vous avez choisies. D’ailleurs vous avez dit que le risque principal pour jouer cette pièce est d’y apporter une interprétation personnelle. Il faut essayer de respecter cela pendant la représentation, mais en dehors des représentations, lorsqu’on lit la pièce, on peut l’interpréter en fonction de ses idées personnelles.

Kandée : Le 11 septembre 2001 est un événement mondial. Mais votre pièce montre aussi les sentiments, les émotions d’individus précis le jour du drame. Cela nous montre à la fois quelque chose de mondial et des vies individuelles.

Fatih : Votre pièce relate des faits réels, elle ne nous fait pas connaître de nouvelles choses mais elle nous permet de nous les remémorer. Elle ne nous impose pas une vision du monde mais elle nous laisse libre de notre interprétation personnelle. Elle ne juge pas.

Noémie : Ce que j’aime dans cette pièce, ce sont les témoignages des différents personnages.

Ibrahim : J’aime le fait que chaque personne dise ce qui s’est passé pour elle, comment elle l’a vécu de son côté.

Djeneba : Quand on joue des passages de cette pièce, on comprend mieux ce que les Américains ont ressenti, leurs sentiments, les questions qu’ils ont pu se poser.

Moussou : C’est une pièce qui est troublante et qui nous fait réfléchir au monde.

Safa : On a l’impression que l’histoire n’a pas vraiment de début ni de fin.

Foued : J’aime le langage utilisé dans la pièce, c’est le langage de tous les jours.

Laura : J’aime le mélange du français et de l’anglais avec le chœur.

Franceline : Les répliques sont souvent très courtes. C’est rédigé comme de la poésie, les phrases vont à la ligne avant d’être terminées.

Moussou : Dans cette pièce, les phrases s’entremêlent et il n’y a presque pas de ponctuation.

Safa : Il y a une réplique qui est très marquante, la dernière : "Et maintenant Et maintenant Et maintenant". Elle nous pousse à réfléchir. On a l’impression que la pièce n’a pas réellement de fin. Tout le monde est invité à imaginer la suite.

Karima : Est-ce que vous avez des commentaires à faire ?

Michel Vinaver : En vous écoutant, j’ai l’impression que vous avez vraiment exploré tous les aspects de la pièce collectivement et je suis plutôt ébahi par la richesse de ce que vous avez recueilli. En fait vous avez écrit comme une nouvelle pièce sur cette pièce par le dialogue que j’ai entendu. Il y a comme une polyphonie, comme un croisement de réactions et de réflexions sur la pièce qui m’apporte quelque chose qui est rassurant pour l’auteur : la pièce a été vraiment vers vous et vous êtes imprégnés de ce qu’elle essaye de raconter. Elle n’essaye pas de raconter une histoire fermée. Elle essaye de donner à son public, à ses acteurs, à ses spectateurs un espace dans lequel vous trouvez votre place et vous trouvez vous-mêmes votre interprétation… Disons que c’est plutôt joyeux pour l’auteur que je suis.

 

IV. Ce que nous savons déjà

Mouna : Aujourd’hui, certains d’entre nous vous rencontrent pour la deuxième fois. Nous voulions vous dire ce que nous avons retenu de notre première rencontre.

Sur votre œuvre

Vishal : J’ai retenu que vous avez écrit votre première pièce à 9 ans, et qu’elle racontait la révolte des légumes. Vous étiez précoce !

Supitha : Vous avez dit : "A un moment de mon parcours, la ponctuation m’est tombée des mains."

Myriam : J’aime l’image que vous utilisez pour parler de l’écriture : "Je fouille le réel avec l’écriture."

Eloïse : Vous dites aussi : "Je donne aux spectateurs à explorer le réel."

Elodie : Ce qui m’a marqué, c’est que vous écrivez depuis 50 ans et que vous pensez ne pas avoir fait de progrès.

Franceline : Vous trouvez que c’est intéressant de voir comment ce qu’on a mis de soi-même sur le papier est pris en charge par d’autres.

Silan : On a l’impression que votre œuvre ne parle que de guerre mais vous avez dit : "L’amour est présent dans mes pièces, mais pas comme un sujet, plutôt comme une réalité."

Sur votre vie

Hakim : Vous avez dit : "J’aime l’actualité, j’aime ce qui arrive, j’aime la lecture quotidienne du journal." Tahirou : "Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il y a de plus ordinaire, de plus banal."

Karima : J’ai retenu votre conseil : "Trouver le bon équilibre entre l’ambition et le plaisir." C’est une idée intéressante pour des gens de notre âge. Je pense que plus tard nous nous en souviendrons.

Sur 11 septembre 2001

Walid : Lorsque vous avez découvert les attentats, l’une de vos jambes a refusé de vous obéir. Vous aviez d’une certaine façon perdu un membre. Ca montre à quel point on peut être touché par cet événement, même si on n’est pas sur les lieux à ce moment-là.

Anaïs : Vous dites que "les chœurs représentent le bruit du monde."

Saliou : Votre pièce n’est pas très simple à comprendre mais vous avez expliqué que "l’événement est compliqué, on ne peut pas faire sur lui un théâtre simple."

Soumaïl : Vous avez trouvé quelque chose de comique dans les discours de Bush et de Ben Laden, dans le fait que leurs discours se ressemblent alors que ce sont des adversaires absolus.

Tarik : Quand on vous a demandé pourquoi vous aviez écrit sur les attentats du 11 septembre 2001, vous avez dit : "les articles me sautaient à la figure."

Mouna : Vous avez expliqué aussi que "La pièce ne comporte pas de message ou de vérité." C’est à chacun de "trouver son propre sentiment."

Noémie : Vous avez dit : "J’aime beaucoup le monologue de la fin." Moi aussi je l’aime beaucoup car je le trouve très émouvant.

Stéphanie : Vous faites souvent référence à la musique, à Bach par exemple. Et vous avez dit : "j’ai compris que le texte n’avait pas besoin de musique, qu’il était sa propre musique."

Sabrina : Vous nous aviez dit que vous alliez essayer de revenir nous voir. Et vous l’avez fait…

Mouna : Est-ce que vous voulez ajouter un commentaire ?

Michel Vinaver : Je me demande ce que nous pouvons dire de plus aujourd’hui parce que vous avez retenu davantage de choses que dans mon souvenir… On va sans doute trouver d'autres choses à se dire mais je suis quand même assez impressionné par la façon dont s’est cristallisée déjà une image assez forte à la fois de la pièce et de votre rapport à la pièce. Il y a comme un discours collectif que j’ai entendu là qui promet je pense d’autres découvertes au fur et à mesure que vous allez avancer avec Arnaud Meunier, Rachid Ouramdane, Guy Girard dans le travail sur la pièce. Pour moi, c’est un grand cadeau. On peut dire qu’il y a un échange, un vrai échange entre l’auteur et le relais que vous représentez, la génération à laquelle vous appartenez… Cela donne l’impression que l’on ne travaille pas pour rien.

 

V. Questions

Anne-Sophie H. : Nous avons encore quelques questions à vous poser aujourd’hui.

Karima : Comment étiez-vous à notre âge, à 17 ans ? Est-ce que vous trouvez que c’est un bel âge ou un âge difficile ?

Michel Vinaver : Alors il faut que je mette mon disque dur en marche (rires) pour retomber sur la case… A 17 ans, je n’étais pas sûr de trouver ma place dans le monde. J’étais plutôt inquiet. Il faut dire que c’était une époque où la guerre était loin d’être finie. On était en plein dans la Deuxième Guerre mondiale et l’issue de cette guerre n’était pas encore claire donc le sort individuel de chacun d’entre nous était lié au résultat de cet affrontement. J’étais à cette époque-là fou de quelques auteurs qui étaient Rimbaud, Michaux et Kafka. Pas des auteurs très optimistes. Pas des auteurs dont la lecture débouchait sur les verts paradis. J’avais découvert Hemingway et pour moi c’était une découverte magique. Les grands romanciers américains. Et puis c’est aussi l’époque où j’ai découvert Hitchcock au cinéma. C’était une époque pour moi d’inquiétude et d’aspiration vers je ne savais pas encore quoi.

Maive : J’ai lu que vous vous étiez engagé pendant la Deuxième Guerre mondiale, en 1944. Pourquoi l’avez-vous fait ?

Michel Vinaver : Ma famille avait fui la France parce que ma famille est d’origine juive. Et il venait d’y avoir les premiers décrets du gouvernement de Vichy qui interdisaient aux juifs de pratiquer leur profession. Ma mère était avocate et mon père était antiquaire. Ils étaient tous les deux interdits de travail. Donc on a pu partir par l’Espagne, le Portugal vers les Etats-Unis. J’avais 14 ans à l’époque. J’étais furieux de quitter la France. J’avais l’impression de trahir mon pays. Et quand j’ai pu m’engager dans l’armée française à partir de New York je l’ai fait. J’avais effectivement 17 ans.

Walid : Est-ce que c’est important de recevoir des prix littéraires ?

Michel Vinaver : Oui, oui, oui. Quand j’ai commencé mon parcours littéraire, c’était comme romancier. J’ai écrit deux romans et le deuxième de ces romans qui s’appelait L’Objecteur a reçu le prix Fénéon. J’ai été très fier de le recevoir. Cela n’a pas beaucoup aidé à la vente du livre. Il s’est vendu 300 ou 400 exemplaires en tout. Mais cela voulait dire qu’il y avait eu quand même quelques critiques, quelques membres de la communauté littéraire qui avaient reconnu là quelque chose. L’Objecteur, c’était l’histoire d’un jeune soldat qui ne supporte pas en fait la médiocrité, la bêtise et l’inertie de ce qu’il découvre dans l’organisation de l’armée. Je m’étais engagé avec enthousiasme quand j’avais 17 ans et, deux ans après, j’ai écrit L’Objecteur comme réaction à ce que j’avais découvert dans l’armée.

Soleine : Vous avez fait des études en France et aux Etats-Unis. Est-ce que vous avez obtenu vos diplômes du premier coup ?

Michel Vinaver : Le bac, je l’ai eu à New York. Je l’ai eu du premier coup. Et puis ensuite j'ai poursuivi mes études dans une université américaine. Là, je me suis passionné pour la littérature anglaise, américaine et même mondiale. Ca a été les deux années où ma vocation d’écrivain s’est affirmée. En fait, ma culture a été largement une culture anglo-américaine que j’ai acquise à cheval sur mon séjour dans l’armée française. Puisque j’ai commencé ces études universitaires avant de partir dans l’armée et puis je suis revenu pour les terminer. J’ai eu tout de suite, enfin très vite à mon retour, un diplôme. Et en fait, ce diplôme a récompensé ce qui a été mon démarrage en tant qu’écrivain. Je n’avais pas réussi à faire le travail universitaire sur Kafka que j’avais proposé pour le diplôme de sortie de la Fac. Mon prof m’a dit : "puisque vous n’y arrivez pas, écrivez des nouvelles et ça vaudra pour ce diplôme." Et c’est là que j’ai commencé à écrire de la fiction grâce à la largeur d’esprit de ce prof.

Soleine : Avez-vous déjà redoublé une classe ?

Michel Vinaver : Je n’ai pas redoublé de classe. Non.

Soumaïl : Comment avez-vous fait pour gérer deux carrières en même temps ?

Michel Vinaver : C'est très simple. Quand j'ai commencé à écrire - je ne parle pas de "La révolte des légumes" quand j'avais 9 ans mais un peu plus tard - j'avais une idée dans la tête : je ne voulais pas dépendre de la façon dont le public réagit pour gagner ma vie. Donc il me fallait un autre métier. Il fallait que je puisse trouver l'énergie et puis le temps pour mener deux métiers à la fois. N'importe quel autre métier sauf que je ne voulais pas que ce soit un métier proche de la littérature. Je voulais que ce soit un métier très différent. N'importe lequel donc sauf que je n'étais pas non plus très doué manuellement. J'avais pensé entrer dans l'imprimerie mais à l'époque c'était encore l'imprimerie avec les caractères à plomb qu'on mettait dans des casiers, etc. Cela m'intéressait mais je n'étais pas doué. Je suis entré comme jeune cadre stagiaire dans une entreprise industrielle avec l'idée que j'allais trouver le temps d'écrire le matin, le soir, pendant les vacances, le week-end… J'ai une chance : c'est comme si dans ma tête j'avais des clapets, je pouvais ouvrir et fermer un clapet et dans la même journée passer de la gestion - parce que mes premiers postes dans l'entreprise étaient liés essentiellement à la gestion (par exemple la gestion de la flotte de voiture de l'entreprise ou du ménage des bureaux) - à l'écriture. En général, l'écriture, c'était avant d'aller au bureau entre 4-5h et 8h du matin. Puis j'allais au bureau et là je ne pensais plus du tout à l'écriture et ainsi de suite. Cela se négociait au jour le jour. Et d'une certaine façon, j'y ai trouvé un équilibre parce que j'avais plein de problèmes des deux côtés. Les problèmes que j'avais du côté de l'industrie s'amortissaient quand je me mettais à écrire. Mais le contraire aussi était vrai. Dès lors que j'ai eu à faire à des éditeurs ou à des compagnies de théâtre, et que des projets se formaient puis avortaient pour une raison ou pour une autre (raison d'argent ou de tout ce que vous voulez), j'avais l'amortisseur de mon travail au bureau. Il y avait donc un certain avantage à avoir un pied d'un côté et un pied de l'autre.

Marie-Laure Basuyaux : Je voudrais ajouter une question en plus de celles des élèves. Vous parlez des problèmes que vous avez rencontrés. Vous avez créé une pièce qui s'appelle "King" qui parle du fondateur de Gillette. Est-ce que cela vous a posé des problèmes au sein de l'entreprise d'écrire cette pièce sur l'histoire du fondateur ?

Michel Vinaver : Il faut dire que la pièce que j'ai écrite sur le fondateur de Gillette date de pas mal d'années après avoir quitté l'entreprise. J'ai gardé tout au long de ma vie une grande admiration et sympathie pour ce créateur un peu mythique, un peu légendaire. Il est un peu comme l'ancêtre dans les légendes les plus anciennes. Vous savez il y a toujours une sorte de dieu tutélaire. J'avais cette relation avec ce personnage dont j'avais découvert sur le tard qu'il avait été non seulement un inventeur génial mais aussi un visionnaire. Il avait trouvé le moyen de rendre le monde vivable et harmonieux pour tous. Cela dit, une fois que la pièce a été écrite, j'ai essayé d'intéresser la haute direction de Gillette pour tenter de les amener à cracher de l'argent pour la production aux Etats-Unis en me disant que cela allait les aider au niveau des relations publiques de Gillette. Mais ils n'ont même pas répondu. Ils n'ont pas réagi.

Massim : Pourquoi êtes-vous passé de PDG de Gillette France à professeur d’université ?

Michel Vinaver : J'ai passé vingt-sept ans dans cette entreprise Gillette à différents niveaux et dans différentes unités. Les dix dernières années, je savais qu'il fallait que j'en sorte. Trop, c'était trop. J'ai eu une période d'une dizaine d'années pendant lesquelles j'ai cherché une voie de sortie. Ayant trouvé cette voie de sortie, il fallait que je continue à gagner ma vie et j'ai été tenté de passer à un tout autre type d'activité : l'enseignement. En fait, un professeur de l'université Paris 3 m'a proposé de le remplacer parce qu'il voulait prendre un an de congés. C'était Bernard Dort qui a prolongé son congé une année puis une autre. Donc pendant trois ans, je l'ai remplacé. Et j'y ai pris goût et j'ai continué encore pendant six ou sept ans. J'avais 57-58 ans quand j'ai quitté Gillette pour cette nouvelle activité.

Anne-Sophie H. : Avez-vous déjà regretté un texte que vous aviez écrit ?

Michel Vinaver : Alors je vais surprendre peut-être. Jamais. (rires) Je n'ai pas de préférences non plus entre mes pièces les plus récentes et celles que j'ai écrites quand j'ai commencé, c'est-à-dire il y a maintenant cinquante ans. Je ne dirai pas que j'ai fait des progrès depuis. Ma première pièce, Les Coréens, qui se situe dans le cadre de la guerre de Corée - c'est-à-dire 1950-1952 -, ne me paraît pas inférieure ou moins bonne que 11 septembre 2001. Il y a des artistes dans les différents domaines qui ne cessent pas de progresser, qui commencent par des œuvres relativement peu intéressantes et puis elles deviennent de plus en plus profondes. Il y en a d'autres au contraire dont on ne sait pas, à considérer leur parcours, si elles correspondent au début ou à la fin. Puisque j'ai entendu le nom de Jean-Sébastien Bach dans ce que vous avez cité, je dirai que Jean-Sébastien Bach fait partie de cette deuxième catégorie. Je ne veux pas me comparer à lui mais quand on écoute du Bach on ne sait pas si c'est du jeune Bach ou du vieux Bach. Pour mes pièces, il y a eu une certaine évolution. Les premières, par exemple, je les ponctuais. A partir d'un certain moment, j'ai cessé de ponctuer. Mais sur l'intérêt que chacune de mes pièces manifeste pour les grands événements - les guerres, le chômage, le sort des femmes par rapport aux hommes et ainsi de suite - , sur la combinaison de ces grands thèmes avec ce que j'appellerais les toutes petites choses de la vie, tout cela existe, je crois, depuis le début et a continué de se manifester.

Vishal : Dans quelle ville avez-vous vécu ? Où vivez-vous aujourd’hui ?

Michel Vinaver : La ville où j'ai le plus vécu, c'est Paris. Mais j'ai également été muté en Suisse, à Bruxelles, en Italie, à Annecy en Haute-Savoie. Donc j'ai été assez vagabond avec ma famille. Je n'ai pas vécu dans des villes autres qu'européennes. J'ai été amené à voyager dans d'autres pays mais les villes où j'ai habité restaient dans ce périmètre-là. Aujourd'hui, je suis Parisien.

Karima : Est-ce que vous n’avez pas eu peur de venir ici, dans notre lycée à Aulnay-sous-Bois, avec tout ce que disent les médias ?

Michel Vinaver : Pas du tout ! (rires) Ah non pas du tout ! Non la peur, ce n'est pas tellement un sentiment qui m'habite. J'étais plutôt content au contraire de me trouver dans des territoires tout près de là où j'habite et en même temps très loin. Les paysages sont différents. La banlieue que vous habitez est très différente du centre de Paris où j'habite. Mais j'ai un naturel curieux. Je veux toujours me trouver dans des lieux que je connais pas.

Vishal : Est-ce qu’écrire sur la banlieue vous semble un bon sujet ?

Michel Vinaver : A priori oui mais j'ai arrêté d'écrire. Je n'écris plus depuis quelques années. J'accompagne des projets comme le vôtre. Mais je n'ai plus de pièce en cours ou je ne prévois pas d'écrire de nouveau pour une raison très simple, c'est que je n'ai plus cette énergie-là. Il m'est arrivé, mais ce n'est peut-être pas le cas de tous les auteurs, de constater qu'un type d'énergie très particulier n'est plus au rendez-vous. J'ai pu faire de la mise en scène, j'ai pu faire des rencontres comme celle que nous avons aujourd'hui, mais me mettre à écrire une nouvelle pièce non. C'est terminé.

Karima : Quel conseil pourriez-vous donner aux jeunes de Seine-Saint-Denis pour faire face aux préjugés et aux regards que portent les Français sur le 93 ?

Michel Vinaver : J'ai l'impression tout d'abord que, avec ce qui se passe actuellement autour de 11 septembre 2001 et par l'action réunie de la compagnie d'Arnaud Meunier et de Citoyenneté jeunesse, il y a un brassage qui se fait qui va vous amener à vous manifester en dehors d'Aulnay, en dehors du département sans doute et de connaître des élèves d'autres classes… Tout cela va dans le sens que vous dites. Même dans une rencontre comme celle que nous avons aujourd'hui, il y a quelque chose-là qui pour moi est prometteur et excitant. Je ne sais pas si je peux ajouter autre chose mais c'est vraiment porteur d'espoir. Tout ce qui touche ce projet est pour moi enthousiasmant.

Moussou : Combien de langues parlez-vous ? Comment les avez-vous apprises ?

Michel Vinaver : Je parle l'anglais. Je suis bilingue parce que j'ai vécu trois-quatre ans aux Etats-Unis et j'ai travaillé aussi avec des Américains dans l'entreprise. Je parle italien parce que j'ai vécu en Italie. Et c'est tout. Je comprends le russe parce que ma famille est d'origine russe mais je ne le parle pas.

Safa : Pourquoi avez-vous traduit des œuvres en français ? Vous êtes traducteur professionnel ?

Michel Vinaver : J'ai traduit des œuvres de l'anglais ce qui n'est pas étonnant parce que je connais la langue. Du russe car j'arrive à le déchiffrer. J'ai même traduit deux pièces de l'allemand que je ne connais pas mais en me basant sur des traductions mot à mot. Un metteur en scène, Patrice Chéreau, voulait une traduction de moi d'une pièce allemande. J'ai demandé que deux équipes différentes fassent une traduction mot à mot. Et j'ai travaillé à partir de deux mot à mot distincts, assez différents l'un de l'autre. Cela m'a beaucoup intéressé. Je ne suis pas traducteur professionnel mais j'adore la traduction. Ce n'est pas très différent de l'exercice de l'écriture pure mais c'est reposant par rapport à l'écriture pure parce que l'on a comme une sorte de rampe d'escalier qui est le texte à traduire. J'ai même traduit du japonais, mais là c'était ma propre pièce, à partir là aussi de traductions approximatives qui avaient été faites. C'était la pièce à laquelle Philippe Durand a été associé qui s'appelle Par-dessus bord et qu'Arnaud Meunier a mise en scène.

Stéphanie : Vous avez travaillé dans des domaines nombreux et différents. Vous êtes un auteur connu. Etes-vous heureux de votre vie ?

Michel Vinaver : Oui il m'arrive de me poser la question. Est-ce que j'aurais voulu une vie complètement différente de celle-là ? Mais je n'ai pas d'imagination suffisante pour me dire : "non j'aurais voulu faire autre chose et que cela prenne une autre tournure." Je crois que j'ai eu beaucoup de chances d'échapper à pas mal de désastres y compris pendant la Deuxième Guerre mondiale. J'ai eu une vie très intéressante parce qu'elle m'a amené à connaître des populations très différentes socialement - pas seulement sur le plan des pays. Dans le monde de l'entreprise, c'est la population des employés de bureau, des ouvriers sur machine, des cadres. J'ai eu la chance de ne pas être cantonné dans un milieu. Je connais aussi les gens qui s'occupent de théâtre, qui s'occupent d'art en général. Et j'ai toujours été assez proche des compagnies amateurs qui montaient de mes pièces. Chaque fois que je le pouvais, j'allais voir ce qu'elles faisaient. Et cela aussi bien au niveau des adultes que dans les écoles et les lycées… Pas mal de diversité donc. J'ai comme une espèce de "bigarrure" dans la tête sur le plan de l'espèce humaine.

Mouna : Toute la classe se demande si vous viendrez à la représentation de 11 septembre 2001 en 2011.

Michel Vinaver : Vous pouvez compter sur moi. (rires)

Myriam : Je voudrais savoir si vous n'êtes pas maintenant triste de ne plus écrire ?

Michel Vinaver : C'est une chose curieuse. Non je ne suis pas triste de ne plus écrire. Comme je ne suis pas non plus triste d'avoir 84 ans et donc d'être vieux. Etre vieux, c'est très intéressant aussi. Etre vieux, c'est différent. Il y a des choses que l'on perd. Il y a des choses que l'on ne peut plus faire. Il y a des choses que l'on n'aurait pas eu l'idée de faire. Ne plus écrire, oui c'est une réduction. Mais c'est aussi aller vers d'autres expériences. La tristesse n'est pas un sentiment qui habite le parcours que je fais en ce moment à cet âge-là. C'est vrai aussi qu'un projet comme celui de 11 septembre m'amène à de nouvelles expériences comme celle que je connais avec vous aujourd'hui au lycée Voillaume.

A l'issue de cette séance de questions, les élèves de la classe de 1STG2 du lycée Voillaume ont lu à plusieurs voix 14 janvier 2011 la pièce qu'ils ont écrite sur la Révolution tunisienne en s'inspirant de 11 septembre 2001. Une pièce écrite collectivement à partir d'une première version élaborée par Myriam.

Michel Vinaver : Bravo ! C'est formidable ! Cela mériterait d'être monté. C'est très intéressant. C'est beau. Là, il y a vraiment le croisement de tous les points de vue et cela marche très bien. Cela raconte d'une façon très forte l'événement que vous avez vécu. Il y a un rythme et un souffle. Je suis impressionné. Est-ce qu'il y a des Tunisiens parmi vous ? (plusieurs réponses négatives) Nous sommes tous des Tunisiens ! (sourires)

 

Propos retranscrits par Marie-Laure Basuyaux et Fabien Spillmann

 

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