ET MAINTENANT

 

Les meilleures recettes viennent parfois d’erreurs de dosage ou de cuisson. D’un écart entre ce qui était voulu, et ce que le hasard a finalement décidé. Ici, pourtant, rien n’a été laissé au hasard. Récit d’une véritable chevauchée fantastique qui va débouler tambour battant au Théâtre de la Ville de Paris pour faire l’ouverture de la saison 2011-2012. Et piétiner bien des préjugés grâce à un travail autour d’une tragédie fondatrice du XXIème siècle – les attentats du 11 septembre 2001, rien de moins !

« D’un 11 septembre à l’autre » est une création théâtrale totalement hors normes, magnifique sur le papier, irréaliste dans un monde gouverné par tant de mammouths. Un projet fou, qui démarre avec un chef d’entreprise féru de théâtre mais totalement étranger à ce milieu et à ses codes, et qui s’accomplit avec une armada de jeunes lycéens, comédiens amateurs de Seine-Saint-Denis. Une aventure qui avait tout contre elle, et notamment ces mammouths à qui il fallait faire courir une course d’obstacles à une allure de sprinter. Comment cela a-t-il pu être accompli ? Par grâce de la passion, et par l’engagement acharné de tous, à en croire deux des porteurs de l’opération, Jean-Charles Morisseau, chef d’entreprise, Les meilleures recettes viennent parfois d’erreurs de dosage ou de cuisson. D’un écart entre ce qui était voulu, et ce que le hasard a finalement décidé. Ici, pourtant, rien n’a été laissé au hasard. Récit d’une véritable chevauchée fantastique qui va débouler tambour battant au Théâtre de la Ville de Paris pour faire l’ouverture de la saison 2011-2012. Et piétiner bien des préjugés grâce à un travail autour d’une tragédie fondatrice du XXIème siècle – les attentats du 11 septembre 2001, rien de moins !

 « D’un 11 septembre à l’autre » est une création théâtrale totalement hors normes, magnifique sur le papier, irréaliste dans un monde gouverné par tant de mammouths. Un projet fou, qui démarre avec un chef d’entreprise féru de théâtre mais totalement étranger à ce milieu et à ses codes, et qui s’accomplit avec une armada de jeunes lycéens, comédiens amateurs de Seine-Saint-Denis. Une aventure qui avait tout contre elle, et notamment ces mammouths à qui il fallait faire courir une course d’obstacles à une allure de sprinter. Comment cela a-t-il pu être accompli ? Par grâce de la passion, et par l’engagement acharné de tous, à en croire deux des porteurs de l’opération, Jean-Charles Morisseau, chef d’entreprise, et Jean-Michel Gourden, directeur de l’association Citoyenneté Jeunesse… Ingrédients pour réussir une recette impossible.

 

Ingrédient n°1 : des lycéens, comédiens amateurs qui s’engagent à corps perdu

3 lycées. 45 élèves sur le plateau, au final. Qui n’étaient pas vraiment familiarisés avec le théâtre. Comment y arrive-t-on ? « En faisant confiance aux élèves. Et en les prenant pour ce qu’ils sont : de jeunes adultes, avec des besoins d’encadrement. » Et pourtant, rien n’était acquis d’avance. « Il y a une auto-discrimination [dans les quartiers]: le théâtre, c’est pas pour nous ! entend souvent Jean-Michel Gourden. Mais les jeunes gens qui ont travaillé sur la pièce ont prouvé le contraire ! » Pour y parvenir, une seule solution, à en croire cet ancien professeur d’Histoire au profil d’éducateur : « On arrive à faire bouger des choses quand il y a un engagement, quand on fait de notre travail une activité personnelle, une envie. » Un indicateur de réussite le prouve, bien meilleur que toutes les évaluations chiffrées : « Le jour où l’on devait aller répéter au Forum du Blanc-Mesnil, on était en pleine grève des lycées. Il y avait des poubelles brûlées devant la porte du lycée. Eh ! bien, il y avait 33 élèves sur 34 dans le bus ! » Un souvenir qui émeut encore Nathalie Matter, qui au cours des cinq semaines de répétition a encadré les ateliers avec quatre autres comédiens : « C’est l’aboutissement de tout notre travail depuis quatorze ans, avec la Mauvaise graine. Nous avons commencé au Blanc-Mesnil, en Seine-Saint-Denis, et avons toujours fait des ateliers. C’est notre dernière pièce, et d’avoir réussi à lutter contre la dévalorisation et contre les clichés sur la banlieue, c’est une apothéose ! »

 

Ingrédient n°2 : l’immersion et le temps long

« Le plus dur pour eux, c’est de se projeter dans la durée », assure Nathalie Matter au sujet des élèves. Si bien que des séances hebdomadaires de trois heures ont été effectuées, ainsi que trois jours « d’immersion ». Outre les quatre sorties au théâtre pour se faire une idée de la chose, Marie-Laure Basuyaux, professeur de français, raconte : « pour la classe entière, on a intégré aux heures d’enseignement, des heures de pratique théâtrale. Ils ont fait un stage de trois jours au théâtre du Blanc-Mesnil. Puis, les élèves volontaires sont venus répéter le week-end. Nous avons mis deux mois avant de fixer le groupe, » qui compte aujourd’hui 15 élèves acteurs du lycée Voillaune sur les 45 présents sur scène. Une centaine d’heures d’atelier, de travail acharné, pour les trois établissements. Au lycée Jean Renoir, à Bondy, cela s’est fait en deux étapes : la première, jusqu’en avril 2011, concernait tous les élèves de la classe avec une présentation aux parents. « Il fallait qu’ils se mettent à nu sur scène et opèrent un travail de groupe. » Explique Mme Tiano, professeur d’espagnol. « Nous les avons incités, jusqu’à un cap qui leur permettrait de se déterminer sur leur implication ». Pari réussi : sur les 24 élèves de la classe, 19 monteront sur scène le 11 septembre au théâtre de la Ville de Paris. Mais ce n’est qu’en avril 2011 qu’a été constituée définitivement la « compagnie éphémère ». 

 

Ingrédient n°3 : des adolescents jugés aux avant-postes du « choc des cultures »

Le regard porté par la société sur les jeunes de Seine-Saint-Denis est souvent défavorable. Elle les voit parfois comme parties prenantes d’un phénomène qui les dépasse, celui d’une hostilité entre différentes cultures supposées. Jean-Charles Morisseau : « C’est Arnaud Meunier qui ne voulait pas faire une pièce commémorative. Le choix de la Seine-Saint-Denis, qu’il connaît bien pour y avoir beaucoup travaillé, avait pour but d’être en confrontation directe avec tout ce que ces événements pouvaient provoquer. » Un parti pris dans lequel Michel Vinaver se reconnaît lui aussi : « La plupart de ces élèves étaient d’origine autre que française. Il y avait toutes les couleurs dans les classes. Cela donne un relief proche des gens qui se sont trouvés dans l’événement à New York. En fait, leurs différences culturelles et sociales ont nourri la mise en scène. On labourait un sol qui était très fertile. »

 

Ingrédient n°4 : une thématique périlleuse, un péril qui devient moteur

Dans l’arène des rumeurs que constituent les sociétés de communication occidentales, nombreux sont ceux qui se sont brûlé les ailes en voulant traiter ces événements, en confondant histoire, fantasmes et opinions politiques. Mais « par son mode d’écriture, Michel Vinaver rend compte de l’humanité des situations, juge Jean-Charles Morisseau. Il n’y a pas de système, que des êtres humains, selon leur logique propre, sans commentaire. Ca permet de raconter le passé récent de manière poétique et non politique. C’est une pièce qui fait bouger sans politiser. » 

« La pièce n’est pas engagée, explique d’ailleurs l’auteur. Elle ne défend pas une position, elle participe plutôt d’un théâtre du dégagement, des idées reçues. Mais les jeunes se sont passionnés car pour eux c’était une ouverture qui leur était offerte sur une réflexion politique qui les concernait tous dans leur vie d’individus. Je les ai trouvés pertinents. » Jean-Michel Gourden va plus loin : « Pour nous, l’important, c’est de provoquer le doute. Sur le 11 septembre, sur la religion. De casser les certitudes. C’est pour ça que l’ethnologue Mourad Hakmi est intervenu dès le début du projet, dans les classes. »

 

Ingrédient n°5 : pas de pétrole, donc des idées

« C’est un projet très cher. Tous les comédiens sont payés. On n’a pas voulu budgéter avant, ça nous aurait fait peur ! Alors, on a mis le projet en branle, le reste a fini par suivre ! On a tout inventé en marchant... » concède, aventuriste, Jean-Michel Gourden. Zéro euro, tel est le budget dont les initiateurs du projet disposaient au démarrage. Ils durent donc apporter personnellement une mise de départ, avant que d’autres hypothétiques bailleurs pas trop frileux acceptent de prendre le relais. Les initiateurs étaient certains que personne n’aurait jamais financé une telle aventure à partir d’un simple dossier papier. Jean-Charles Morisseau est le premier à mettre la main à la poche : « Le mode de financement du théâtre public ne permet pas un montage aussi rapide des projets. Il faut au moins un an avant qu’ils démarrent. Ca aurait dû nous prendre trois ans. On a tout fait avant de savoir quel théâtre dirait oui, et quel financeur nous soutiendrait. L’article de Télérama [le 27 mars 2011, NDLR] a fait que tout le monde a eu envie d’y être. Cela prouve que finalement, le mode de financement du théâtre fonctionne quand même ! » Mais ce n’est finalement qu’en... juillet 2011 que le plan de financement sera équilibré ! Un équilibre qui est en lui-même un miracle...

 

Ingrédient n°6 : des institutions qui ont leurs codes, mais savent ne pas s’en contenter

« D’un point de vue institutionnel, raconte Michel Vinaver, cela a d’ailleurs été compliqué d’obtenir un soutien car les institutions ne savaient pas où classer ce projet très atypique. Est-ce du théâtre amateur ? Est-ce du théâtre professionnel ? Réponse : les deux ! C’est une fusion d’acteurs professionnels et d’une cinquantaine de jeunes ! »

Quant à l’Education Nationale et au milieu du théâtre, ils opèrent sur des registres différents. Créer des passerelles entre les deux est le travail de l’association Citoyenneté Jeunesse. Son directeur témoigne : « L’école fait de plus en plus dans les fondamentaux. Il y manque une sensibilité. Nous, on travaille sur le sensible, souvent avec des artistes qui interprètent le monde pour provoquer du débat démocratique (…) Mais il a fallu un engagement complet des équipes pédagogiques: profs d’anglais, de français, d’histoire, de gym, proviseurs. Les faire travailler le week-end, à Pâques, à la Toussaint sans être payés, ça a été possible parce qu’ils y ont cru. Ce qui nous étouffe, c’est ce que les technocrates appellent les dispositifs, qui nous contraignent à penser de telle ou telle manière. On est toujours dans «l’efficacité», la «réussite». Face à tout ça, il faut de l’envie, des convictions, du plaisir.» Et de raconter : «Un des proviseurs m’a dit : Vous voulez foutre le feu chez moi ! Et puis : Mais vous avez raison ! Vous allez fabriquer de la parole. Quelque temps plus tôt, ils avaient vu le film Indigènes, sans préparation avant ni après. Pendant trois semaines ça avait été le pugilat dans le lycée... » 

« Ma conclusion, s’enthousiasme Jean-Charles Morisseau, c’est que le théâtre est encore un art moderne, capable de travailler au corps la société ! »

 

Par Erwan Ruty

 

© Photo Pierre-Etienne Vilbert, Pierre Fabris 

 

Interview de Jean-Charles Morisseau, initiateur du projet

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